C'est l'histoire d'une déception. D'un quart de siècle passé à épauler, conseiller et parfois sermonner Jacques Chirac, Charles Pasqua a tiré la matière de Mémoires en forme de
réquisitoire. Dans « Ce que je sais » (Seuil), l'ancien ministre s'institue en conservateur du gaullisme pour dénoncer ceux qui en braderaient l'héritage. Sa principale cible : Chirac lui-même,
qu'il décrit en politicien talentueux mais dénué d'idéal, « englué dans un quotidien politico-clientéliste » qui l'aurait détourné de l'essentiel. « Il restera tout à la fois, écrit Pasqua,
comme celui qui aura démantelé la Constitution de la Ve République, ce que Mitterrand n'avait pas osé faire, et celui qui a fait disparaître le mouvement gaulliste, ce que Giscard n'avait pas
réussi à faire. » Le tome 2 est prévu pour l'année prochaine : il promet d'y régler d'« autres comptes ».
« Extraits »
L'influence de Balladur
Depuis 1983, au lendemain des municipales, Edouard Balladur était apparu en pleine lumière. Manifestement, le rôle de mentor ou de conseiller dans lequel il avait été cantonné depuis le
départ de Pierre Juillet et de Marie-France Garaud ne lui convenait plus. (...)
[Il] voulait afficher sa puissance et un statut particulier, cela devant lui permettre d'acquérir la légitimité électorale qui lui manquait, en attendant mieux...
Mais, au-delà même de sa personne, ce qui était survenu et dont nous prenions conscience était le transfert du pouvoir politique qui s'était opéré du RPR vers l'hôtel de ville de Paris, et,
concomitamment, une dérive centriste et libérale dans la définition des programmes électoraux.
Nous n'avions pas imaginé cela quand, avec Pierre Juillet et Marie-France Garaud, nous avions poussé Jacques Chirac dans la bataille des élections municipales. Une fois la mairie de la
capitale conquise, des moyens de toute nature lui avaient permis de distribuer honneurs, avantages et fiefs à qui bon lui semblait, tel « un nouveau duc de Bourgogne », ainsi que devait
l'écrire un chroniqueur.
Du même coup, il s'était ensuivi un certain décalage, dans un premier temps, puis une rupture, plus tard, avec la base et les couches les plus populaires de ce qui était encore le mouvement
gaulliste. Ceux qui inspiraient dans une large mesure les décisions, et donc l'orientation du RPR, sortaient tous du même moule : l'Ena. Ils avaient, entre autres traits communs, celui de
n'avoir aucune connaissance de ce que pouvait être le monde de l'entreprise ou du travail, coupés qu'ils étaient de la France réelle. (...) La coupure s'opérait donc, par glissements
progressifs, entre les élus parisiens du premier cercle, de plus en plus influents dans les organes dirigeants du RPR, et une partie des cadres, des adhérents et des électeurs de province, de
banlieue ou des quartiers populaires du mouvement.
Du même coup, Jacques Chirac avait perdu un peu de sa sensibilité populaire, consacré qu'il était à l'accroissement du rayonnement de Paris tant en France qu'à l'étranger. Il s'en
remettrait de plus en plus aux raisonnements abstraits et aux analyses de ceux qui l'entouraient.
Dans la perspective d'une victoire probable lors des élections législatives qui auraient lieu en mars 1986, Edouard Balladur l'avait convaincu de l'intérêt, voire de la nécessité de la «
cohabitation ». Il avait même théorisé son concept dans un article publié dans Le Monde.
J'y étais par principe hostile car je la considérais contre nature. (...) J'étais donc partisan, dans cette hypothèse, d'une attitude ferme, à tout le moins. Edouard Balladur prônait la
modération dans les attaques contre le régime et souhaitait une union, voire la fusion, entre le RPR et l'UDF. Cette idée ferait son chemin...
Au ministère de l'Intérieur
Jacques Chirac fut reçu une première fois le 18 mars 1986 par le président de la République [François Mitterrand] ; il serait nommé Premier ministre le jeudi, non sans avoir tenté
auparavant de convaincre Edouard Balladur d'accepter ce poste. Sans succès. (...)
Ma désignation comme ministre de l'Intérieur n'était pas une grande surprise. Ce qui le fut, ce furent les rumeurs d'une opposition du chef de l'Etat à cette nomination. Entendre Jacques
Chirac me dire combien il avait fallu batailler pour obtenir ma nomination m'amusait : je savais qu'il n'en était rien. Ma nomination à ce poste était évidemment un choix politique ; il
s'agissait avant tout de rassurer l'opinion et de remobiliser les policiers. (...)
Ainsi, le fils d'un « gardien de la paix » qui avait porté le brassard des policiers grévistes pendant le Front populaire devenait ministre de l'Intérieur. La plupart l'ignoraient, François
Mitterrand, lui, le savait. Et, comme il y a une part de surréalisme en toute chose, mon portrait irait rejoindre sur les murs ceux de mes prédécesseurs, tel Jules Moch, qui avait fait tirer
sur les grévistes en 1948 sur ordre écrit du président du conseil Henri Queuille, dont Jacques Chirac, qui admirait son parcours, était devenu le continuateur politique en Corrèze.
1986, la mort de Malik Oussekine
Jour après jour, la violence des manifestations qu'il nous est demandé de contrôler s'accroît. Le côté bon enfant des premiers défilés [contre le projet de loi Devaquet sur les universités]
a disparu. La tâche des forces de l'ordre est compliquée par la présence d'éléments extérieurs au mouvement étudiant ou lycéen, qui ne sont là que pour provoquer et casser. L'opposition et une
certaine presse ont beau jeu de dénoncer les brutalités policières. Je suis également obligé d'expliquer fermement à Robert Pandraud que commander les forces de maintien de l'ordre n'est pas
suffisant, il lui faut aussi se rapprocher de la presse afin d'expliquer les problèmes auxquels ses services sont confrontés. Cela n'a pas l'air de lui plaire...
Jacques Chirac, le 4 décembre, nous annonce qu'une solution de repli est à l'étude dans les services de Monory et Devaquet, mais qu'elle ne sera dévoilée qu'en fonction de l'importance de
la manifestation prévue ce jour-là. Entre-temps, Monory a tenté de voir les étudiants, mais cela n'a servi à rien car, apparemment, ses interlocuteurs n'étaient pas les bons... (...) Nouveau
conseil de guerre, mieux vaut en rire, le 5 décembre. La tendance est à la fermeté... pour cause de sondages ! La politique de sécurité et de fermeté incarnée par Charles Pasqua a la faveur des
Français. Retirer le texte irait à l'encontre de cette image. Tout cela en devient misérable.
Pauvre pays ! Nous avons perdu quinze jours en atermoiements. La responsabilité de René Monory est considérable car il n'a rien compris à ce qui se passait. Quant à Jacques Chirac, il a
tranché, mais pas dans le sens qui convenait...
François Léotard se réveille tout à coup et découvre le risque de coupure avec la jeunesse ! Jacques Chirac se ravise soudain et décide, maintenant, de retirer le texte contesté. Mais, une
fois encore, c'est une demi-mesure qui est retenue : René Monory enregistre une intervention télévisée dans laquelle il est censé annoncer que les points les plus contestés seront retirés. Las,
sa déclaration est confuse, incompréhensible. Il était écrit que cette affaire ne pouvait que mal se terminer.
Les étudiants, qui n'ont rien compris aux propos du ministre, occupent la Sorbonne, après des heurts sans gravité avec la police. (...) A 1 h 30, le membre du cabinet assurant la permanence
de nuit me transmet un appel téléphonique du préfet de police. C'est le drame, un drame affreux. Le peloton des voltigeurs motocyclistes est intervenu contre des casseurs boulevard
Saint-Germain à la fin de la manifestation, après l'évacuation de la Sorbonne.
Certains de ses éléments ont suivi un jeune homme qui s'enfuyait, disent-ils, rue Monsieur-le-Prince, l'ont rejoint dans un hall d'immeuble et l'ont roué de coups. Malik Oussekine, étudiant
français d'origine algérienne, malade et sous dialyse, frappé par des membres de la police, devait décéder malgré l'intervention rapide des services de secours. (...)
Je mesure immédiatement les conséquences de ce drame pour les forces de police qui, dans leur immense majorité, ont fait preuve de sang-froid. Leur image va être ternie, comme va être
ternie l'image du ministère de l'Intérieur, celle du ministre également, qui va être haï par la jeunesse de son pays, alors que...
Jacques Chirac et son gouvernement connaîtront le prix qu'ils auront à payer un soir de mai 1988.
Je rejoins mon bureau ; ce n'est pas le moment de se laisser aller. Les sentiments qui m'habitent à ce moment sont le chagrin et la compassion pour cette famille, mais aussi une colère
froide, contre l'entêtement de Monory, les calculs d'épicier de Chirac, contre les dirigeants de SOS Racisme dont on sait bien d'où viennent les financements et les suggestions qui ont excité
les manifestants, contre le temps perdu et la malignité de François Mitterrand.
J'avais demandé à Robert Pandraud de répondre aux sollicitations de la presse : il allait se surpasser. Sa déclaration - « Si j'avais un enfant malade et sous dialyse, je ne le laisserais
pas sortir la nuit » - est indécente et résonne comme une insulte. (...)
Ministre de l'Intérieur, j'assumais et je continue d'assumer plus de vingt ans après. Mais jamais personne ne voulut reconnaître avoir donné l'ordre au peloton motocycliste d'intervenir
malgré mes interrogations pressantes.
1988, Chirac défait par Mitterrand
Au lendemain de cette déroute, car c'est d'une déroute qu'il s'agit, je suis habité par une colère froide. J'ai peu dormi. Je n'ai cessé de revoir les épisodes de la guerre fratricide, dont
j'assume ma part, qui a ensanglanté notre camp.
Une énumération de noms, comme autant d'erreurs : Chaban-Delmas contre Messmer, Giscard d'Estaing et Chirac contre Chaban-Delmas, Giscard d'Estaing contre Chirac, Giscard d'Estaing et Barre
contre Chirac, Chirac contre Giscard d'Estaing, Barre contre Chirac.
Trois batailles, trois défaites majeures pour nos couleurs, celles du gaullisme. Que de temps perdu et d'énergie gaspillée...
Comment avons-nous pu perdre cette dernière bataille, alors que les Français rejetaient majoritairement le socialisme et nous avaient fait confiance deux ans auparavant ? Ces luttes
intestines en sont-elles la cause ? Jacques Chirac était-il un bon candidat ? Comment a-t-il fait pour ne pas voir que ceux qui se détachaient de nous représentaient le courant le plus
populaire et le plus régénérateur du mouvement gaulliste ?
Comment a-t-il pu être assez aveugle pour ne pas s'apercevoir que nous nous affaiblissions chaque jour davantage, en raison d'une rupture idéologique qui nous conduisait toujours plus près
du ventre mou de la vie politique française, toujours plus près de ceux désignés naguère comme des voyageurs sans bagages ?
Est-il encore capable de voir la réalité des choses ? Je le saurai très vite : le Premier ministre souhaite que nous déjeunions en tête à tête ce lundi, « pour que nous parlions ». Je le
rejoins. Il est très amical, mais fébrile ; on le serait à moins...
Très vite, il entre dans le vif du sujet. Il a réfléchi aux suites qu'il convient de donner à cet échec. Il n'envisage pas de prendre la tête du RPR : il veut conserver le socle plus large
acquis lors des élections présidentielles. En même temps que je l'en complimente, j'essaie de me persuader que je ne rêve pas. Il me parle des suites de cet échec, et non de ses causes. II me
parle de socle acquis, alors qu'il vient d'être battu par un écart de 2 500 000 voix, et qu'au premier tour il n'a pas rassemblé son propre camp !
Le meilleur est à venir. Il enchaîne : il entend placer Edouard Balladur à la tête du mouvement gaulliste, Pierre Messmer et moi l'assistant. Je le regarde, partagé entre hilarité et fureur
! Peut-être est-ce la fatigue ? Sans doute veut-il se détendre en me taquinant ? Je ne suis pas d'humeur... Mais non, sa proposition est tout à fait sérieuse.
Beaucoup de choses me viennent à l'esprit, mais je préfère lui indiquer que tout cela me paraît bien compromis car son candidat n'a pas les convictions et le charisme nécessaires pour
diriger le mouvement gaulliste. Il insiste, suggérant que je pourrais le faire élire. Tout cela devient déplaisant.
« Non, Jacques, je ne le peux pas, je ne le veux pas. » Il est tout à coup très ennuyé. Il s'était persuadé qu'il n'y aurait pas de difficultés. Il me demande alors comme une faveur de
l'expliquer au ministre d'Etat.
Comme dans une pièce de boulevard médiocre, le voici... Je lui explique pourquoi la chose est impossible, il en prend acte avec un peu d'étonnement et de mauvaise humeur. L'envie me taraude
de dire à Jacques Chirac : « Tout cela ne serait pas très convenable, Jacques... » Je m'en abstiens.
La scène suivante est encore plus ahurissante : Edouard indique à Jacques que, dans ce cas , « c'est Charles qui doit être placé à la tête du mouvement car les militants l'adorent ».
Jacques opine derechef, avec un peu trop d'allant : « Quelle bonne idée ! »
Me revient en mémoire une remarque faite pendant cette campagne électorale, un soir de réunion où l'assistance avait été particulièrement enthousiaste à mon égard. Se penchant vers moi,
Jacques Chirac m'avait dit d'un ton amusé et surpris : « Je pense que c'est toi qui devrais te présenter à ma place... » (...)
Ma réponse fuse : « Quelle bonne idée ! Mais c'est impossible. Je tirerais le mouvement trop à droite... »
Ils se gardent de protester. Ainsi, leur préoccupation première n'est pas de tirer les leçons d'un échec, mais bien de prendre des mesures conservatoires afin de préserver ce qu'ils
considèrent être un fonds de commerce. Ma déception est immense. Quelque chose s'est brisé.
Merci Monsieur Pasqua de dire ce que tous les gens de droite pensaient depuis longtemps....Le FN est la créature de F.Mitterand, mais c'est Jacques Chirac qui l a nourri et a favorisé
sa croissance....Aujourd hui La Droite est de retour....Merci Monsieur le Président....et aux législatives le Front disparaitra . Il avait su capter les valeurs de droite à son seul
profit et constituait la seule vrai option electorale des gens de droite...même si les dérapages verbaux de son leader qui étaient savamant distillés pour augmenter sa couverture
médiatique et monopoliser le terrain politique, n 'était pas FORCEMENT du goût des electeurs...aujourd'hui nous avons enfin une Droite, qui n est plus "la plus bête du monde..."...